Multi Siphons
RÉCIT SUBJECTIF - WEEK END AUTONOME - LOT - 3/4/5/6 OCT 2025
Jour 1 - Réadaptation a St Georges
Week-end plongée sout, en effectif réduit : juste Laurent et moi pour commencer, François ne nous rejoindra que le soir, tout juste sorti de son stage recycleur. Le plan est simple : une première plongée tranquille à Saint-Georges-de-Montvalent, histoire de se remettre dans le bain.
La météo ne promet rien d’extraordinaire, les retours sont unanimes : visi médiocre un peu partout, il faudra être finots ce week end si l’on ne veut pas plonger dans la touille pendant 4 jours. Saint-Georges, au moins, est sur la route du chalet et reste une valeur sûre. À l’arrivée, un peu de ciel bleu, ça fait plaisir. On s’équipe calmement : Laurent en recycleur, moi en circuit ouvert sur ma B12. Objectif modeste, aller jusqu’à la salle Lavaur et retour.
La mise à l’eau confirme nos doutes : à peine deux mètres de visi dans la vasque. On trouve quand même l’entrée sans souci. La descente se déroule sans encombre, le point bas à 30 mètres est plus clair, la visi remonte autour de 5-6 mètres, ce qui devient presque agréable. On file ensuite dans la zone des 20 mètres, puis des 15, jusqu’à ce qu’on tombe sur un fil parallèle avec deux cookies posés. Laurent pense qu’il s’agit du fil d’un binôme croisé au bord. Quelques mètres plus loin, une restriction nous indique qu’on a dépassé la salle Lavaur : objectif manqué, mais rien de dramatique.
Je suis sur mes quarts, on décide de faire demi-tour. Le retour se fait dans la même soupe, 3 à 4 mètres de visi, sans encombre. Deux petites minutes de palier à 3 mètres, que je termine à l’oxy sur le bloc déposé à 6 mètres.
Sortie tranquille, un peu de soleil, l’ambiance est bonne. On papote un moment avec un jeune plongeur, Jules, qui plonge souvent dans le coin. On échange les numéros, on verra si nos plans se croisent dans le week-end.
Pas une plongée marquante, mais une belle reprise. Ce genre de mise en route sans prétention, ça remet les idées à leur place : pas besoin de record ni de première pour profiter du simple plaisir d’être sous terre, dans l’eau, à suivre un fil qui serpente vers l’obscurité.
Jour 2 - Trou Madame

Je m’attends à trouver peu d’eau, et je ne me trompe pas. Le ruisseau est à sec, et en arrivant, on découvre les camions des plongeurs charentais, des têtes connues pour François et Laurent. On échange quelques mots, puis on s’équipe. Laurent reste en étanche, un choix courageux vu les conditions, et moi je pars en humide, avec un bi 7,5, lui un bi8.
La marche d’approche est rapide surtout avec François pour nous aider, mais la mise à l’eau s’annonce compliquée : le niveau est franchement bas. On doit avancer une bonne vingtaine de mètres dans la galerie avant de trouver assez d’eau pour s’équiper. Quelques allers-retours pour les blocs, un peu de sueur, mais rien d’inhabituel. Laurent prend son temps, moi j’essaie d’optimiser, histoire d’éviter les trajets inutiles.
Une fois dans l’eau, tout s’enchaîne bien. Trou Madame ne descend pas profond, alors on sait qu’on pourra se balader un bon moment. Ma pression de départ n’est pas maximale, et j’ai deux blocs non égalisés, un à 220 bars et l’autre à 180 bars, mais c’est largement suffisant. Selon la règle des quarts, je me garde cinquante bars de marge sur chaque bloc à l’aller.

Sous l’eau, c’est un vrai plaisir. La visibilité est correcte, bien meilleure que dans d’autres cavités du moment mais pas aussi bonne qu’au mois de mai avec Manu et François (Récit de plongée souterraine : l'Aventure (Lot)). On croise un groupe d’Allemands à la mise à l’eau, puis les Charentais plus loin. Après ça, on se retrouve seuls, juste Laurent et moi, dans cette cavité qu’on connaît mais qu’on redécouvre à chaque fois.
Ma lampe éclaire la surface, le faisceau balance des reflets superbes dans la cavité. Trou Madame garde toujours son charme, avec ses galeries larges et ses jeux de lumière. On pousse jusqu’à environ 400 mètres avant de faire demi-tour, pas par manque d’envie, mais parce qu’on sait qu’il faudra bien tout ressortir.
À la sortie, François nous accueille en nous applaudissant comme deux héros. L’attention fait sourire, et sa présence est un vrai plus pour la logistique. Il aide Laurent avec son matos, ses lombaires tirent un peu. De mon côté, je garde tout sur moi jusqu’à la voiture, histoire d’en finir d’un coup, pas d’effort après une plongée qu’on nous disait ...
Une belle plongée, simple mais efficace. De celles où rien d’extraordinaire ne se passe, mais où tout se déroule bien : la complicité, la beauté de la cavité, et la satisfaction tranquille d’une journée réussie.
Jour 3 - Retour à Crégols

Mais le vrai morceau, c’est l’intersiphon. À la sortie du S1, on se retrouve face à une paroi d’une douzaine de mètres de haut, un empilement de blocs à grimper. Les plus aguerris le font tout équipés, mais aucun de nous trois ne tentera le coup. On choisit la méthode prudente et efficace : je monte le premier pour sécuriser la corde, Laurent se place à mi-hauteur, François reste en bas pour mousquetonner les blocs. Six blocs à hisser, c’est du sport. La montée passe bien, mais le vrai travail, c’est de déplacer les blocs une fois en haut, les ranger à l’abri. C’est usant, et je sens que François prépare une blague. En effet, sur le chemin du retour, il me dira qu’il n’a pas trouvé la plongée très dure, je lui propose gentiment de descendre les blocs au retour, puisqu’il déborde d’énergie ! Sacré lui 🙂
L’intersiphon est physique, surtout pour Laurent. Il a gardé sa combinaison étanche, et la chaleur à l’intérieur devient vite étouffante. Avec François, on est plus confort en humide. On croise le groupe des Charentais, déjà partis, avec une quinzaine de minutes d’avance. À notre arrivée au départ du S2, la vasque est trouble : la visibilité est nulle. Impossible de lire l’ordinateur collé au masque. On décide de faire une pause, de laisser les Charentais ressortir. Ils confirment : la descente n’est pas claire. Du coup, j’abandonne l’idée de filmer le puits, et on se met d’accord pour rester sur la corde.
Mise à l’eau. La descente se fait calme, concentrée. Les vingt premiers mètres passent sans souci, puis vient le laminoir, de 20 à 40 mètres. C’est sans doute la plus belle partie : le plafond rase presque nos dos, le sol est recouvert d’un sable fin, d’un gravier léger qui glisse au moindre passage. Tout y semble figé dans le temps. On glisse entre ces parois comme des intrus dans un monde qui n’est pas fait pour nous.

Cette fois, on ne s’arrête pas au laminoir. On pousse un peu plus loin, profitant de nos blocs gonflés au max. Et là… c’est le choc. La cavité s’ouvre d’un coup. À 42m de profondeur, le monde bascule. Le laminoir s’efface, et d’un coup la roche s’ouvre, démesurée. Devant nous s’étend une cathédrale de pierre et d’eau, silencieuse et parfaite. Le plafond, lointain, se perd dans un bleu foncé laiteux que nos lampes effleurent à peine. Les parois ondulent comme des voiles figées, taillées par des millénaires d’eau et de patience.
Je reste suspendu un instant, immobile, à regarder ce vide plein de beauté. Tout paraît irréel, presque trop grand pour exister. Est-ce la narcose qui brouille mes pensées ou simplement la stupeur de me savoir minuscule, invité clandestin dans ce sanctuaire secret ?
L’eau est d’une clarté absolue, si pure qu’elle semble s’effacer, on ne flotte plus dans l’eau, on flotte dans le temps. Tellement beau que j’en oublie de déclencher ma gopro …
François me dira plus tard qu’on ressemblait à des astronautes, dérivant lentement dans l’espace. Et c’est vrai : plus de haut, plus de bas, juste la lumière qui danse sur la pierre, et le battement régulier de nos respirations et le bruits de nos bulles qui viennent briser le silence. C’est pour ces moments-là qu’on plonge. Pour toucher du regard quelque chose de trop beau, de trop rare, pour ne pas vouloir en sortir.
Mais il faut tout de même en sortir, on ne reste qu’une douzaine de minutes. À 40 mètres, le bi se vide vite, les paliers obligatoires arrivent, et la prudence reprend le dessus. Je donne le signal du demi-tour. Le retour se fait plus lent, plus contemplatif. La visibilité se dégrade, la touille s’installe dans le puit. On remonte tranquillement, jusqu'à l'inter siphon.
François prend le relais pour descendre les blocs, Laurent et lui filent devant pendant que j’essaie de capter quelques images du S1. On sort rincés, contents. Moins de difficulté que la première fois pour moi, mais la satisfaction d’avoir poussé plus loin, d’avoir mené la plongée, un peu. Laurent connaissait le site mais depuis vingt ans, François le découvrait, et moi j’étais entre les deux, le “sachant” du jour. Une sensation agréable, celle de transmettre, même avec peu d’expérience.

Confiance, complicité, et le plaisir unique d’aller là où presque personne ne va.
Jour 4 - Nage libre dans le S4 de Font del Truffe
Dernier matin du week-end. Laurent a repris la route la veille au soir, rattrapé par le monde du travail. Reste François et moi, encore dans cette bulle d’eau, de roche et de lumière. On plie les sacs tôt, 6h30, les réveils sonnent dans le calme du Bois de Faral. Le café est vite avalé, les affaires déjà prêtes, et à huit heures nous roulons vers Font del Truffe, la cavité parfaite pour conclure ce week-end.

Le S1 s’ouvre sur une galerie large, baignée d’une visibilité d’au moins vingt mètres. L’eau est si claire qu’on a l’impression de voler. Mais le plaisir est court, 150 mètres à peine avant de retrouver l’air libre. Le premier inter-siphon est long, sec, casse dos. On s’y attendait. Le relais de 12l devient vite un fardeau, abandonné entre le S1 et le S2.
APARTÉ : les conditions actuelles de niveau d’eau étaient particulièrement exceptionnelles. Le débit des sources est relativement faible en ce moment, ce qui a rendu la cavité méconnaissable par endroits. La portion exondée entre le S1 et le S2, que nous avons parcourue sur environ 100 m, est normalement totalement noyée. De même, la distance entre le S2 et le S3, habituellement courte voire inexistante lorsque le niveau est haut, s’est révélée cette fois bien plus longue. Enfin, le début du S4, que nous avons pu parcourir à la nage en surface sur plusieurs dizaines de mètres, est lui aussi d’ordinaire entièrement immergé. Ces conditions très particulières donnent une idée du niveau d’eau exceptionnellement bas rencontré ce week-end.
Le S2, lui, est intime, plus étroit, tout en douceur. On avance lentement, précis, attentifs à chaque geste. Les 1ers étages frôlent parfois la roche, il faut se contorsionner un peu, presque danser dans la pierre. François et moi, on se comprend d’un regard. L’eau glisse, le temps s’étire.

En ressortant du S2, on se retrouve face à un décor plus rude : un passage glissant, étroit, où il faut se déséquiper partiellement pour grimper, suivi d’un mur de quatre à cinq mètres. L’intersiphon s’étire, usant, avec ses plafonds bas et ses passages boueux. On y va en relais, chacun son tour, les blocs qu’on se passe comme un relais d’équipe. C’est lent, physique, mais presque joyeux. Le genre d’effort qui soude plus qu’il n’épuise.
Le S3 est un bijou. Tantôt large, tantôt étroit, toujours différent. Chaque siphon de Font Del Truffe a sa personnalité, comme si la cavité racontait plusieurs histoires à la fois. À la sortie, un nouvel inter-siphon, encore plus long, nous mène au départ du S4. On sait qu’on ne le plongera pas : nos lampes ne sont pas faite pour durer si longtemps, la fatigue se fait sentir, et l’eau est trop basse. Mais la curiosité l’emporte, on a envie de nager dans ce résidus de S4 sans notre équipement que l’on a laissé à la sortie du S3.
Alors, on y va. Pas équipés. À plat ventre, les bras tendus, on se tire d’une pierre à l’autre, dans quelques centimètres d’eau. C’est absurde et magique à la fois. On rit comme deux gamins, à nager dans ce filet liquide, à explorer une galerie que peu de monde doit atteindre. Ce n’est pas de la performance, c’est du jeu. Et c’est peut-être pour ça que c’est si bon.
Le retour est long. Dans le S2, François perd une attache de palme. Pas un mot plus haut que l’autre : il sort une cahouèche, un bout de caoutchouc, et se fabrique une sangle de fortune. Efficace, propre, malin. Ce petit bricolage improvisé résume bien la plongée souterraine : autonomie, redondance, adaptabilité.

On refait le chemin inverse, lentement. La fatigue s’installe. François ralentit un peu, je l’attends dans la vasque du S1. Deux plongeurs étrangers font surface, visiblement en formation, un en recycleur, l’autre en circuit ouvert. Ils restent dans le premier siphon à faire des allers retours.
Quand nos têtes percent la vasque de départ, la lumière du jour semble presque trop vive. On se tape dans la main, un geste simple mais chargé. Ce week-end aura tout eu : la difficulté, la beauté, la fatigue, la complicité. Font Del Truffe clôt la boucle. On se sent plus solides, plus confiants, un peu plus plongeurs qu’avant.
Résultat, plus de 3 heures sous terre, 40 minutes de plongée et environ 550 mètres de développement parcourus.
En rangeant le matériel, déjà, une même idée nous traverse : revenir. Parce que c’est toujours comme ça, on ressort de la cavité avec la tête pleine d’images, le cœur un peu gonflé, et cette envie folle de replonger, encore.