Exploration à Sompt
Sompt : exploration souterraines
Plongée une – Grands projets
J’attendais cette plongée avec impatience. L’équipe avait fait la première le samedi 15, mais je n’avais pas pu y être pour cause familiale. Pas de regrets, j’ai mes priorités, mais ça ne m’a pas empêché de suivre les messages WhatsApp pendant la compète de judo de ma fille avec un mélange de frustration et d’excitation.
Ce samedi avait été productif : Joël et François en plongée, soutenus en surface par Romain, JP, Michel et Olivier. Mais avant d’en arriver à ce moment, il faut rappeler le contexte.
Depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avec Joël et François nourris le rêve de trouver LA cavité autour de chez nous. L'exploration de la résurgence d'Exoudun nous occupe déjà, même si je bloque pour le moment à 40 m dans mon laminoir. Je reste optimiste.
On rêve tous les trois de trouver une cavité locale nous permettant de plonger régulièrement, avec du développement et de la profondeur. Un endroit qui ferait qu’on n’attendrait plus systématiquement les séjours dans le Lot pour avoir “de la vraie sout”.
Le Comité départemental de Spéléo des Deux-Sèvres et son président, Romain, possèdent une vraie mine d'or en terme d’archives, de compte rendu d'exploration et de pistes cocnernant les cavités du coin. Sompt faisait partie de ces pistes.
Le décor est incroyable : un petit lavoir en pierre, joliment maçonné, une eau claire qui jaillit au pied d’un coteau, la Somptueuse qui coule juste à côté, un cimetière mérovingien d'après les récits... Tout est parfait, si ce n’était un gros bloc de roche qui bloquait l'accès à la résurgence.
Le but du samedi était donc de le déloger, et le CDS a réussi : entrée ouverte, et Joël tire… 150 m de fil. D’un seul coup.
De quoi faire rêver.
Son récit est super enthousiaste : une cavité agréable, direction plein Est, peu de touille (a l'aller), des cloches, une restriction sportive, le genre de profil qui te donne envie de poser 1000m de fil d’un coup.
Le dimanche je l’appelle : il a la voix emplis de soleil tant il est heureux. Avec François, tout va trés vite dans nos têtes, autour d'un café, on imagine déjà un développement menant jusqu’à la rivière souterraine de Bataillé. Tout colle sur les cartes.
On se fixe donc un créneau mardi matin. On est tous les trois dispos.
La nuit de lundi à mardi est courte. Réveillé à 4h par le chat, impossible de me rendormir. Je me fais la plongée dans ma tête. J’ai l’impression d’y être avant même d’avoir mis les yeux sous l’eau.

Mardi 18 novembre.
8h24 : je suis chez François pour charger son matériel dans le Duster.
9h14 : on arrive au lavoir.
Le lieu est magnifique : 4 °C, un soleil bas qui illumine les sous-bois, la rivière en contrebas.
Joël et Myriam arrivent, on a déroulé le fil métré de François pour être sûrs qu’il est bien complet : 200 m, jaune, propre, bien préparé.
Le plan :
- Joël et Myriam partent en premier, vont jusqu’au terminus, prolongent un peu s’ils veulent, puis déséquipent.
- Ensuite, avec François, on rééquipe la cavité avec les 200 m de fil métré pour préparer la topo.
Pourquoi ne pas équiper directement avec le fil métré pendant que Joël déséquipe ?
Techniquement, oui, c'est même ce qu'on devrait faire.
Mais deux fils en même temps dans une cavité inconnue, deux binômes, la touille, un risque que tout s’emmêle… François et moi on ne le sentait pas. On a préféré la version prudente : déséquiper puis rééquiper.
La cavité a visiblement des impasses, notamment une branche qui aboutit à une autre sortie quelques mètres plus loin. Joël nous avait dit : 30 m après l’entrée, embranchement, et il faut prendre à gauche, pas à droite. Simple en théorie.

Joël et Myriam ressortent en disant qu’ils se sont fait avoir au retour, piégés dans la mauvaise branche avec visibilité nulle. On tire un fil depuis la surface pour sécuriser la sortie.
On se met à l’eau.
Dès l’entrée, c’est beau : ça plonge doucement à -3 m dans un volume confortable.
On fixe le fil de surface, puis le fil métré à 20cm. Je pose le premier amarrage, je prends mon temps, la touille se lève.
On avance, la visibilité revient un peu puis repart dès qu'on palme un peu fort : l’eau n’a pas eu le temps de totalement se clarifier depuis la sortie de Joël et Myriam.

Petit plafond bas, remontée à gauche, cap plein EST confirmé par ma boussole.
Deuxième amarrage à 10 m, puis une cloche. On échange un signe, c’est compliqué de communiquer sous l'eau mais on continue.
La galerie devient basse, mais large.
La restriction annoncée passe sans souci.
On débouche sur une salle d’environ 3 m de haut, depuis laquelle la lumière de nos phares se dilue comme dans une petite cathédrale minérale. C’est un beau moment.
Puis la visibilité s’effondre.
Je distingue à peine la frontale de François.
Il s’arrête.
Je le rejoins dans un boyau étroit : un énorme amas de racines bloque la galerie. Rien ne passe là-dedans.
On recule, on retourne dans la salle, on tente de comprendre.
Je repars seul pour éviter de lever encore plus de sédiments.
Même constat est le même : racines massives, galerie bouchée, parois bien dures derrière.
On décide de sortir.
Le retour est chaotique : zéro visibilité, fil qui s’accroche, impossible de communiquer.
Je me retrouve pris dans une masse de racines, ma boussole coincée, François trop proche derrière. Je me dégage tant bien que mal et retrouve l’entrée.
On sort.
On a parcouru… 40 mètres.
Rien à voir avec les 150 m de Joël.

Il nous dit qu'il pense qu’on a pris la mauvaise branche, mais j’étais plein Est, dans la direction exacte qu’il indiquait. Quelque chose ne colle pas.
Comme la visibilité commence à s’améliorer, je repars seul.
Cette fois l’eau est presque transparente : magnifique.
Je passe l’entrée, la remontée, je suis juste avant la restriction.
Puis je tombe, encore, sur le même cul-de-sac.
Les racines forment une véritable barrière. Et surtout : aucun courant.
C’est une zone morte.
Rien ne correspond à ce que Joël a décrit.
François va vérifier à son tour. Même résultat.
On sort. On commence à avoir froid. On se change sous 4 °C, on mange, et on repart avec une frustration énorme.
Dans la voiture, on essaie de comprendre.
Mais la question reste entière :
Où est passé ce fameux passage ?
Plongée deux – La revanche
Aujourd’hui, Romain et moi avions rendez-vous chez moi pour covoiturer et aller vérifier l’existence d’un puits situé non loin de la résurgence de Sompt. Avec un peu d’imagination, on se disait que ce puits pourrait peut-être donner accès à la rivière souterraine en profondeur, et pourquoi pas, un jour, permettre une jonction. Je m’emballe vite, mais c’est aussi ça qui entretient l’envie d’explorer.
Dans la voiture, Romain m’explique que ces prospections ont un rôle précieux : référencer, lister, archiver tout ce qu’on trouve pour laisser derrière nous une base de données claire. De quoi éviter, dans vingt ou trente ans, que la génération suivante perde du temps sur des impasses déjà explorées. Une vraie leçon d’héritage spéléo.
Direction le puits de Mourtron.
J’avais réussi à appeler un voisin, trouvé grâce à Google Maps, qui m’a raconté l’histoire du coin : une vieille dame vivait là, dans une maison au bord d’un champ, et un puits trônait au milieu de son salon. Après son décès, la maison a été détruite et le puits rebouché pour éviter tout accident.
Romain avait tenté une prospection cet été, mais la végétation dense l’en avait empêché.

Sur place, on trouve le puits.
On dégage quelques grosses pierres : un trou maçonné d’environ 1,20 m de profondeur, bouché par de la terre et des blocs. Rien de plus pour le moment. Romain me dit d’attendre les pluies hivernales et les crues : si de l’eau remonte ici, on saura s’il communique avec quelque chose de plus profond.
Nous repartons ensuite vers un deuxième puits, perdu dans un bosquet au milieu d’un champ.
Après avoir écarté la pierre qui le recouvrait, on découvre environ 4m de profondeur avec un peu d’eau au fond. Inspection à la GoPro : juste un petit filet d’eau et un sous-sol terreux. Rien de probant.
Puisqu’on est à côté de la résurgence… on y va.
J’avais tout mon matériel de plongée, et je dois l’avouer : j’étais revanchard. Je ne voulais pas rester sur mon échec, et surtout je voulais filmer pour montrer à tous les intéressés le potentiel de cette cavité : son eau claire, ses volumes généreux, ses zones exondées.
L’objectif était simple : retrouver le passage de Joël et ramener des images utiles pour tout le monde.
Aucune pointe aujourd’hui, l’équipe se retrouve samedi pour poser le fil métré. Je dois juste documenter.

Mise à l’eau glaciale : -1 °C dans l’air, 13 °C dans l’eau. Presque confortable en comparaison.
Gilles nous rejoint pour observer ; j’ai donc deux surveillants de surface.
Je pars avec mon bobineau de sécurité comme dévidoir principal : pas idéal, mais suffisant. Et avec le drone de Romain qui filme depuis la surface, j’ai presque l’impression d’être suivi par un œil invisible.
La descente est belle : jusqu’à 3 m de profondeur, le volume est large et agréable.
Je traverse la zone basse, puis la remontée à gauche après les racines. Cette fois, je prends le temps : je regarde partout, je ne veux absolument pas rater ce fameux “passage à gauche” que François et moi avions manqué, celui dont Joël nous parlait. Ce n’est pas possible que je sois passé devant sans le voir.

Je continue.
Je franchis la petite restriction évoquée par Joël, je filme chaque détail, notamment les zones exondées qui intéresseront les spéléos.
La visibilité est parfaite, mais je vois clairement que le moindre mouvement soulève de la touille. J’ai volontairement laissé les palmes sur la berge pour limiter ce problème.

J’arrive à notre terminus à François et moi.
Je filme longuement cette zone encombrée de racines. Je pousse dans la branche de droite, je sais qu’elle est bouchée aussi, mais je veux des images pour que Joël puisse vraiment nous dire ce qu’on a raté.

Je coupe la GoPro.
Il est temps de ressortir.
Je fais demi-tour calmement.
Et là, en sortant de cette impasse, je vois les racines bouger devant moi, comme si le courant venait d’un autre endroit.
Je baisse l’éclairage, observe : un trou horizontal dans la roche. Pas grand, mais net. L’eau vient de là.
Avec les volumes qu’il y a autour, c’est possible ?
J’éclaire franchement : aucune paroi visible derrière. Ça continue.
Je tente.
Je me glisse dans le passage, je fais attention à mes premiers étages, ça frotte un peu mais ça passe.
Je remonte la tête.
Et là… claque visuelle.

Tout change.
La cavité n’a plus rien à voir.
C’est un petit canyon, un monde différent, avec des cloches successives, la surface juste au-dessus.
Je filme.
Je savoure.
J’ai trouvé la suite dont parlait Joël.
Et je comprends enfin : la restriction dont il parlait, ce n’était pas celle que nous avions franchie avec François. C’était celle-ci.
Nous sommes passés devant trois fois sans la voir.
Un poids tombe. C’est un soulagement immense.
Je sors, heureux comme un gardon, et j’annonce la nouvelle à Romain et Gilles.
On se change, on remballe, et on termine au Café du Boulevard à Melle, excellente adresse, vraiment.
Plongée trois – Topographie et inter-siphon
Cette fois, je ne viens pas pour chercher un passage ou pour filmer mais pour faire la topo complète du siphon, ma première vraie topo dans une cavité qui n’a jamais été topographiée. L’occasion parfaite pour apprendre... mais avec la pression de savoir que mes erreurs, s’il y en a, seront gravées dans une topo que les autres utiliseront.
Jean-Pierre m’accompagne aujourd’hui. Avant la mise à l’eau, il me briefe méthodiquement. Il me prête sa tablette de topo équipée d’un compas marin : qui se stabilise toujours horizontalement, même si nous, on ne l’est pas vraiment. On convient d’un format simple mais complet : numéro de station, azimut du fil, longueur exacte sur le fil, profondeur, et les distances disponibles sur les quatre directions : gauche, droite, plafond, sol. De quoi nourrir ensuite le logiciel de topo, étape deux de mon apprentissage, et probablement la plus technique.

Je me mets à l’eau en premier.
Je commence immédiatement les relevés.
Et je redécouvre la cavité au fil des mesures.
Les premiers mètres sont familiers, mais après la fameuse restriction de Joël que j’avais trouvée lors de ma plongée précédente, tout redevient nouveau. J’entre dans cette zone façon “canyon” que j’avais seulement effleurée en vidéo. Je prends le temps. Je dessine, je note, je multiplie les stations, je veux quelque chose de propre.
La visibilité est bonne, meilleure que je l’espérais.
J’ai repris les palmes aujourd’hui, ce qui facilite la progression, même si je dois être attentif à la moindre brassée qui pourrait troubler la zone.
Jean-Pierre me laisse un bon quart d’heure d’avance pour que je puisse travailler sans être perturbé.
Les 120 mètres de fil défilent vite.
J’arrive à la sortie du siphon. Je me déséquipe, je pose le matos sur les gros blocs de roches et je remonte doucement dans l’intersiphon. C’est un endroit incroyable à visiter sans la contrainte du scaphandre.
J’entends Jean-Pierre qui m’appelle, il vient de sortir lui aussi. On échange sur la méthode à appliquer dans les parties exondées : ici, pas de fil, donc topo au décamètre, mesures de pente “au jugé”, et relevés plus proches de la spéléo classique.
On s’y met.
On remonte l’intersiphon jusqu’à un premier gros éboulis, une trémie impressionnante de 7 ou 8 mètres de haut, exactement comme Joël l’avait décrite.
Sur sa droite, un étroit passage se présente. Jean-Pierre ne le sent pas, il pense que l’air derrière chargé en CO₂. Il préfère ne pas prendre le risque.
C’est donc moi qui m’y engage.
Et je me rends compte que c’est probablement ma première vraie étroiture sèche hors plongée. Une petite initiation spéléo. Rien d’insurmontable, mais le genre de passage qui te rappelle que l’exploration ne se fait pas uniquement sous l’eau.
Je poursuis seul le relevé.
Le courant de la rivière souterraine est perceptible : je m’enfonce dans l’eau qui parfois monte jusqu’aux genoux, parfois jusqu’aux cuisses.
J’avance une dizaine de mètres... puis une vingtaine.
Et j’arrive à la seconde trémie.
Un autre énorme éboulis.
Je la mesure : 9 mètres.
C’est massif. Et ça n'a pas l'air très vieux, la roche est differente de la première trémis, friable, instable ...
À droite à nouveau, un passage est visible au niveau de l'eau. Je n’y vais pas, mais un coup d’œil suffit pour comprendre qu’il y a encore du potentiel derrière.
Je commence à respirer durement, JP avait raison, il faudra revenir avec un détécteur de CO2, car c'est chargé, surtout au niveau de l'eau ... Je fais demi-tour.
Je rejoins Jean-Pierre qui m’attendait avant la première trémie.
On retourne ensemble à la sortie du siphon.
Je me rééquipe sous l’eau : cette fois je passe devant pour limiter la touille.
Le retour se fait dans une visibilité franchement minime : entre 50 cm et 1,5 m selon les endroits, mais rien qui mette en difficulté.
Je retrouve la lumière du jour presque à regret.
Sompt confirme encore une fois son potentiel.
La cavité est belle, surprenante, cohérente, vivante. Et plus je m’y aventure, plus elle me donne envie d’y retourner.

Plongée quatre – Un bloc à l'eau !
Aujourd’hui, avec François, on replonge avec l’idée qu’il puisse se rendre compte de toute la cavité jusqu’au terminus. Et pourquoi pas réussir à aller un peu plus loin. On s’équipe tranquillement. Il fait -1°C 🥶, et je réalise que je n’ai rien sorti de la voiture depuis la dernière fois : tout est trempé… y compris la serviette censée me sécher après la plongée. Super.
Je pars devant pour éviter que François soit dans ma touille. On se donne 15 minutes d’écart.
Il y a beaucoup plus de courant aujourd’hui : la vasque est pleine, presque débordante. Ça promet de pousser fort.
Dans le S1, je prends mon temps pour regarder à droite et à gauche, voir si je repère des ramifications, des salles… et je trouve effectivement des zones qu’il faudra topographier. Ce sont ces détails, ces volumes intermédiaires, qui donnent toute sa forme à une cavité.
À mi-chemin du siphon, je me rends compte qu’un de mes seconds étages prend l’eau. Probablement un petit caillou coincé dedans. J’attends une cloche pour tenter de le démonter, mais avec les Cyclon 5000 de chez Poseidon, il faut retirer une bague métallique avec un outil spécifique pour accéder à la membrane… pas idéal sous l’eau. JP me confirmera d’ailleurs plus tard que cette bague est souvent mieux rangée au chaud que montée sur le 2nd étage, justement pour pouvoir tout démonter en plongée en cas de souci. Bref, il fonctionne, mais ce n’est pas top. Je continue quand même.
Je sors la tête au post-siphon, le temps de me déséquiper et François arrive. On visite, je filme à la GoPro pour les copains spéléo. François a une super lampe vidéo, ça aide vraiment.

On arrive à la première trémie : ça passe, ça frotte, mais ça passe. Puis la deuxième trémie : on pousse un peu plus loin et on se retrouve face à un bloc qui barre complètement le passage.
On y passe bien dix minutes : on tente de le faire bouger à gauche, à droite, on désobstrue les petits cailloux dessous, on vérifie qu’il ne porte rien (on est vraiment au cœur de la trémie, presque le nez dans l’eau…). À force d’insister, il tombe dans l’eau et laisse un petit passage. Je vois un peu plus loin avec ma lampe : ce n’est pas large du tout et l’eau pousse fort.
Je suis partagé : j’ai envie d’y aller, mais pas envie de me retrouver coincé la tête dans l’eau, sans pouvoir remonter. On décide d’arrêter pour aujourd’hui.
Mais une chose est sûre : on peut aller plus loin. Et on est convaincus que, une fois cette trémie passée, on retrouvera du volume derrière. C’est sûr.
Affaire à suivre.
