Chroniques des profondeurs

Journal d’exploration sous-marine et souterraine

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Explo à Exoudun

Première, découverte et auto-formation

Introduction

La fontaine bouillonnante d’Exoudun, dans les Deux-Sèvres, est une résurgence karstique spectaculaire. Alimentée par les infiltrations des calcaires jurassiques et par une partie souterraine de la Sèvre Niortaise, elle jaillit au cœur du village sous la forme d’un bouillonnement constant, parfois puissant, pouvant atteindre plusieurs milliers de litres par minute lors des crues. Son origine géologique est liée à la karstification des calcaires bathoniens qui façonnent la région : fissures, conduits et siphons naturels guident les eaux souterraines jusqu’à leur exsurgence. Le site illustre parfaitement le fonctionnement d’un système hydrologique souterrain complexe typique du bassin niortais.
Mais la fontaine n’est pas qu’un phénomène naturel : elle est aussi chargée d’histoire et de légendes. On raconte que saint Martin y aurait baptisé des convertis⁴, et une coutume voulait que les jeunes filles y jettent des épingles pour deviner leur avenir. Des fouilles révèlent en outre une occupation ancienne du lieu dès le Néolithique, avec des objets de l’âge du Bronze et des dolmens voisins, preuve de son importance pour les populations successives.
Aujourd’hui encore, la fontaine demeure un patrimoine naturel, culturel et scientifique. Lieu de promenade, de mémoire et de curiosité, elle représente un terrain d’étude privilégié pour mieux comprendre l’hydrogéologie locale et les relations entre l’eau, la roche et l’histoire humaine.

Pour plus d'informations : Les relations entre le bassin de la Dive et celui de la haute Sèvre Niortaise

Fontaine bouillonnante d’Exoudun – 30 août 2025

Ce soir-là, j’ai été convié par Joël Roumeas et Dominique Jourdain à une petite expédition vers la mystérieuse Fontaine Bouillonnante d'Exoudun. Joël m’avait vendu ça comme un lavoir avec, paraît-il, une entrée à peine assez grande pour y passer la tête. Dominique, lui, avait déjà plongé l’endroit en 2017, au prix d’une grosse désobstruction dans la touille. Autant dire que ce n’était pas la grande eau claire de Marchepied.

De mon côté, je n’étais pas venu pour plonger mais pour filmer. Raconter une histoire, garder une trace. Qui sait ? Dans dix ans, on parlera peut-être de ce trou comme d’un nouveau Ressel !

Nous arrivons vers 17h30. Dominique est déjà là, le sourire tranquille, et Joël débarque peu après. Chacun s’équipe. L’eau de la vasque, limpide, se transforme vite en soupe marron dès qu’ils y posent un pied. Pas beaucoup de courant, donc peu d’espoir que ça s’éclaircisse à l’intérieur…

Dominique explique son plan à Joël : l’étroiture est si serrée qu’il ne peut entrer ni avec sa stab ni avec ses blocs. Il passera donc à reculons, un bloc tenu devant lui, pendant que Joël lui transmettra, pièce par pièce, le reste de son équipement : deuxième bloc, stab, palmes… tout le kit, en mode livraison express. Le but ? Retrouver un gros volume qu’il pense avoir aperçu en 2017. Mais il a un doute. Les souvenirs sous terre, ça se mélange vite à l’imaginaire.

En plus, Olivier Réau du CDS79 est de la partie pour les photos. Entre la caméra, les appareils et les plongeurs, on se croirait presque sur la Croisette… version bouillasse et 13°C dans l’eau selon la sonde d’Olivier.

Je lance mon chrono : une heure, pas plus, c’est le délai fixé par Dominique avant qu’on s’inquiète. Joël reste dans la vasque, pour le soutien. Il a prévu un 12 litres monté avec un narguilé de 2,5m. Pas question d’essayer d’entrer à deux, l’étroiture ne pardonnerait pas.

Dominique a filé sans dérouler son fil d’Ariane depuis l’extérieur… Visibilité : quelques centimètres. Lumière du jour : inexistante une fois dans la cavité. Joël grimace. Pour lui, “c’est chaud”. Et quand Joël dit ça, ce n’est pas une figure de style. Sans attendre, il décide de poser un fil de la vasque vers l’intérieur, terminant la ligne par une lampe allumée pour guider Dominique vers la sortie. Pas bête, le Joël.

Je filme pendant qu’Olivier l’aide à dérouler le fil, accroché à une racine. La scène vaut son pesant de cacahuètes : ambiance tendue mais maîtrisée, comme une répétition générale avant une plongée d’envergure.

Puis vient le moment le plus désagréable : l’attente. Un plongeur solo sous terre, ce n’est jamais une partie de plaisir à attendre. Joël en profite pour briefer Olivier sur les risques : en souterraine, la visibilité peut être correcte à l’aller quand on va dans le sens contraire du courant mais catastrophique au retour, la touille nous suivant comme une ombre. Résultat : un trajet retour deux, trois, parfois quatre fois plus long. Ajoutons les risques d’emmêlement dans un boyau trop serré, et on comprend vite qu’ici, pas de place pour l’erreur.

Le temps s’étire. 30 minutes… 40 minutes… 50 minutes… soudain, le fil tendu par Joël bouge. “Ça tire !” que je lance. Joël replonge aussitôt : casque, masque, lampes, détendeur, tout en place. Il remonte d’abord un bloc, puis une stab, puis une paire de palmes… et enfin, le casque rouge de Dominique perce la surface. Soulagement général.

Débrief immédiat : Dominique raconte qu’il a dû couper un amarrage trop serré, ce qui a compliqué la sortie. Pas de gros volume retrouvé. Selon lui, il faudra attendre les crues hivernales pour que l’argile se tasse et dégage les passages. En clair : exploration reportée.

Joël, lui, n’en reste pas là. Curieux, il tente à son tour de franchir l’étroiture. Et son constat est bien différent : visibilité étonnamment bonne, volumes prometteurs, une cavité qui ne demande qu’à être explorée. Excitation garantie.

Pour ma part, je me fais une promesse silencieuse : la prochaine fois que je viendrai ici, ce ne sera pas avec une caméra… mais avec mon scaphandre.

Fontaine bouillonnante d’Exoudun – Jeudi 18 septembre 2025

Le ciel est enfin dégagé après deux semaines de pluie ininterrompue. Soleil, ciel bleu : ça change l’humeur et ça donne presque un air de vacances à ce coin de campagne. Ce matin, je retrouve Olivier Réau, promu compagnon de surface. Il s’occupera de la sécurité, du timing et… des photos.

Je suis déjà venu plonger une première fois avec Olivier la semaine dernière, en utilisant une stab loisir bricolée pour pouvoir y accrocher mes blocs, autrement, c’est vite la galère. Mais la plongée n’avait pas été très concluante avec ce matériel improvisé.

Aujourd’hui, test grandeur nature de la mini-stab que Jean-Pierre m’a prêtée. Légère, compacte, et surtout taillée pour passer l’étroiture d’entrée. Olivier immortalise la scène, profil de côté : à vue de nez, ça devrait passer. Et si ça passe, je gagne un temps précieux, puisque je n’aurai qu’à clipper mes blocs directement dessus une fois à l’intérieur.

À peine équipé, un groupe de randonneurs débarque, curieux. La scène doit leur sembler exotique. Je perçois leurs questions à travers ma cagoule et mon casque, mais je n’entends pas grand-chose… un plongeur souterrain en train de charrier un râteau, ça a dû leur paraître folklorique. Car oui, j’ai emmené un râteau : l’idée est de casser les dunes d’argile lors d’un deuxième passage.

Plan du jour : 30 minutes d’exploration pour poser du fil, sous l’œil vigilant d’Olivier qui garde la montre, puis, si tout va bien, retour rapide avec l’outil de jardinage pour sculpter un peu le décor.

Plongée Side-Mount
Harnais et Stab taillés pour l'étroiture

Mise à l’eau. Comme à chaque fois, je dois faire passer un bloc avant moi dans l’étroiture. Et comme à chaque fois, ce bloc part en travers, le cul en l’air, et vient cogner le premier étage sur le sol. Une vraie manie. Il va falloir trouver une parade. Je pousse, je m’engage, ça frotte, ça râpe… mais ça passe. Et ça, c’est déjà une victoire : plus besoin de jouer au contorsionniste avec une stab baladeuse.

De l’autre côté, je prends mon temps. Je découvre la mini-stab, il faut trouver les bons réglages. J’attache mes blocs de 7,5 L avec des élastiques, histoire qu’ils ne traînent pas sur le sol, ni dans les dunes, ni contre les roches.

J’arrive vite au terminus du fil que nous avions posé avec Joël. Et là, question existentielle : comment relier l’ancien et le nouveau ? Pas d'amarrage solide juste à côté. Je décide de planter mon fil quelques centimètres plus loin. Ce n’est pas élégant, ça casse la continuité, mais pour l’instant ça fera l’affaire. De toute façon, si cette cavité tient ses promesses, il faudra reprendre tout ça sérieusement : fil métré, repères, flèches, marquages. Bref, du travail d’orfèvre.

J’avance prudemment. Amarrages improvisés, toujours dans l’idée que le fil ne vienne pas croiser mon futur chemin de retour, piège classique et redoutable. À mon deuxième amarrage, je soulève un tel nuage d’argile que je dois m’arrêter net. Collé au plafond, à tâtons, je laisse le maigre courant évacuer la touille. Nœuds dans le noir, patience et sang-froid obligatoires.

La galerie s’élargit légèrement en hauteur, un petit luxe comparé à l’étroiture initiale. Ça motive. Mais la roche est traîtresse : friable, cassante. À un moment, un bruit étrange me fait sursauter. Pas un bloc qui cogne, non, autre chose. Je me retourne tant bien que mal et je comprends : un morceau du plafond vient de se détacher. Mauvais signe. Ici, rien n’est stable. Pour les amarrages, c’est une galère ; pour la sécurité, c’est carrément une alerte.

Je poursuis malgré tout quelques mètres. Le plafond se resserre à nouveau. J’improvise un passage autour d’une excroissance avec le dévidoir, mais sans cahouèche : je ne suis pas sûr de la solidité ni de la direction à prendre. Instinct de prudence. Demi-tour.

Retour vers la sortie, visibilité moyenne mais correcte. Difficile d’évaluer la distance parcourue. Dans cet univers déformé, on peut avoir fait 10, 15 ou 20 mètres… impossible à dire sans mesures précises. Ce sera pour une prochaine fois.

Je franchis l’étroiture sans encombre et ressors après 26 minutes passées dans la cavité. Je débriefe avec Olivier, et j’abandonne l’idée de casser les dunes d’argile aujourd’hui. Ce sera pour plus tard.

Du fil posé, du matériel testé, une avancée nette. Objectif atteint : je ressors satisfait.

Fontaine bouillonnante d’Exoudun – Mercredi 24 septembre 2025

Nous arrivons avec Olivier vers 9h30 au départ du petit chemin qui mène à la fontaine. Cette fois, j’ai décidé de m’équiper intégralement au cul de la voiture. Fini les allers-retours : tout est prêt d’un seul coup. Et franchement, c’est un gain de temps considérable. On devient plus fluide sortie après sortie, et maintenant, grâce à Olivier, chaque vérification est doublée. Sécurité maximale.

Plongée dans la vasque d'Exoudun
Mise à l'eau les pieds en l'air !

À 10h, je m’engage dans l’étroiture. Comme toujours, un bloc poussé loin devant, l’autre dans la main, détendeur en bouche. C’est un peu plus délicat avec la stab prêtée par Jean-Pierre, mais en cherchant le bon angle, ça passe. Un petit moment de tâtonnement, mais je la franchis. Derrière, je clippe mes blocs, rapide, efficace : 2 minutes 30 montre en main et je suis prêt. Le geste devient fluide.

Je trace jusqu’au terminus du fil précédent. Mon bobineau, attaché un peu “à l’arrache” la dernière fois, n’a pas bougé d’un poil. Bonne surprise. Je le récupère et je repars plus loin. La progression est lente, car chaque bifurcation pose la même question : à droite ou à gauche ? La roche est toujours aussi friable. Je repère le gros morceau de plafond qui s’était décroché la semaine dernière. Impressionnant.

Plus loin, j’amarre le fil, mais la manœuvre soulève un nuage d’argile. Visibilité zéro. J’attends, collé au plafond, mais le faible courant ne suffit pas à chasser la touille. Impossible d’avancer dans ces conditions. Frustration. L'amarrage n’est pas parfait, mais je me dis que si l’exploration devient sérieuse, il faudra tout reprendre proprement avec Joël et Dominique : fil métré, flèches, étiquettes. Pour l’instant, l’essentiel est de progresser.

Je retourne alors vers l’entrée, à tâtons dans la purée de pois. Ça m'occupe … À proximité de l’étroiture, j’éteins mes lampes : au loin, la lumière du jour filtre à travers. toujours aussi magnifique. Mais vite, mon nuage de touille me rattrape et efface la clarté. Cinq minutes à patienter dans le noir.

Puis, en rallumant mes lampes, j’allume par hasard ma frontale de secours, celle que je n’utilise jamais car ayant un faisceau trop étroit et pile dans mon champ de vision. Mais cette fois, en orientant le faisceau vers le plafond, un détail m’arrête : des reflets dansent sur le sol d’argile, comme des éclats brisés par l’eau. Tout semble soudain plus léger, presque aérien, comme si la surface se devinait tout près. Je lève la tête et la surprise se révèle : une poche d’air. Une cloche, minuscule, à peine assez grande pour y glisser ma tête, mais pourtant bien là, suspendue comme un souffle. L’ordinateur indique 1,7 m de profondeur, preuve qu’elle est sous pression, isolée, préservée.

La sensation de sécurité qu’elle dégage est singulière. La plongée souterraine tend parfois le plongeur à mesure qu’il s’enfonce dans la cavité, car il s’éloigne inéluctablement de la surface. Même à seulement deux mètres de profondeur, comme ici, je ne peux pas sortir à ma guise. Ce scintillement venu du plafond agit alors comme un réconfort : il révèle de l’air, bien souvent inaccessible, mais pas cette fois. Cette cloche, aussi modeste soit-elle, est une île au milieu de l’océan, un point d’ancrage, un repère à mi-parcours.

Motivé, je poursuis. Le conduit s’élargit un peu. Une dune descend vers un genre laminoir, le sol devient rocheux, sombre, moins couvert d’argile. Je passe la tête, ça semble jouable. Mais d’où vient le courant ? Suis-je sûr que ce laminoir est la suite de l’aventure ? La question me taraude. Comment savoir ? Pourrai-je bricoler quelque chose, comme le brin de laine du pilote de planeur ? À méditer.

Mon ordinateur affiche 25 minutes. J’avais annoncé 30 à 40 minutes à Olivier. La sagesse veut que je rebrousse chemin. Retour donc dans la touille, puis sortie tranquille.

Je retrouve Olivier, avec qui je partage mes impressions. Lui aussi a ce regard un peu rêveur : cette cavité nous livre ses secrets par petites touches, et chaque sortie ouvre un peu plus la porte vers l’inconnu.

Dans l’après-midi, j’écris à Joël pour savoir quand il revient de vacances. Car seul, c’est bien… mais à deux, ce sera mieux.

Affaire à suivre.

Fontaine bouillonnante d’Exoudun – Lundi 29 septembre 2025

Aujourd’hui encore, retour à la Fontaine avec Olivier. Comme un vieux couple, chacun connaît son rôle, les gestes deviennent fluides et naturels. Cette fois, l’idée est un peu différente : capturer en images ce que la cavité cache à ceux qui n’y mettront jamais les palmes… enfin plutôt les baskets, car pas de palmes ici.

Montrer l’étroiture, la progression, l’ambiance… pour que les copains du club et du CDS puissent se représenter l’intérieur autrement que par les comptes rendus.

Hier soir, j’ai bricolé pour ma grosse lampe principale un dôme plastique blanc fixé dessus, comme un flash photo détourné. Le rendu est plus doux, moins agressif. Première expérimentation encourageante. Mais dès que mes lampes de casque croisent l’objectif, c’est foutu : une zone cramée, aveuglante, qui rend la vidéo irregardable. Je m’en rends vite compte : la lumière fixe, posée au sol avec le dôme, fonctionne bien, mais les faisceaux frontaux gâchent l’image. Je m’imagine déjà une mise en scène avec plusieurs lumières fixes pour baigner la cavité d’une lumière stable, et plonger sans projecteurs sur le casque. Mais ça, ce sera pour une autre fois.

Je rentre avec seulement un bloc, je pose la GoPro, je mets la lampe à un endroit qui me semble correct, je ressors, je prends le deuxième bloc et je m’élance à nouveau dans l’étroiture. Résultat : ce premier plan est raté, la lumière de mon casque brûle tout. Le deuxième plan est meilleur, on me voit franchir la première partie de la cavité, même si j’aurais dû cadrer un peu plus à gauche pour montrer la communication entre l’entrée et la suite. Le troisième plan, en latéral, me satisfait vraiment : la progression est fluide, l’image claire. Le quatrième en revanche, filmé de face, est à jeter. Pas grave, ce sont les échecs qui forgent les réussites.

Une fois au terminus, je dépose tout mon barda, la caméra, la grosse lampe. Je pousse un peu plus loin la tête dans le laminoir. C’est étroit, très étroit. L’argile laisse place à un sol plus rocheux, plus sombre, et j’avance juste assez pour amarrer le fil correctement. Une caouètche me reste dans les mains, preuve de la fragilité des appuis dans ce décor friable.

Le temps file : 45 minutes sous l’eau. Le froid me gagne, j’ai bêtement oublié mes manches longues que je mets habituellement sous ma combi. Sur le retour, la touille m’enveloppe, et un instant de tension surgit : mon détendeur droit se met à fuser, probablement saturé d’argile et de débris. Je gère, ça passe, mais je retiens la leçon : il faut que je me bidouille un sandow pour éviter que le détendeur que je n’utilise pas traîne dans l’argile...

Dehors, l’air est frais. Nous croisons Jean-Marie Auzanneau, l’ancien maire d’Exoudun. La discussion s’engage naturellement autour des cavités du département. Échange simple, passionné, qui prolonge joliment cette matinée d’exploration.

Encore une étape de plus, encore un morceau de cette aventure patiemment construite.

Fontaine Bouillonnante d’Exoudun – 14 octobre 2025

Ce matin encore, retour à la Fontaine avec Olivier. Comme chaque semaine, on se retrouve au bord de la vasque. L’objectif est clair cette fois : passer le laminoir sur lequel je bute depuis deux sorties. La dernière fois, j’y avais passé la moitié du corps et laissé ma bobine de fil, non amarrée, mais nouée autour d’un rocher.

Ce laminoir contraste avec le reste de la cavité : les dunes d’argile s’effacent pour laisser place à un sol de roches noires, hérissées de petites proéminences gênantes. J’y arrive rapidement, le temps de m’équiper et de parcourir la première partie déjà équipée. Je saisis la bobine et tente d’évaluer la suite avec la lumière du casque, pour estimer si un demi-tour est possible en cas de problème. C’est ma hantise : m’engager dans une restriction longue, devoir faire demi-tour et ne pas pouvoir.

Je n’y vois rien avec mes lampes frontales, alors je dégaine ma lampe à main. Le plafond reste bas, trop longtemps. Impossible d’en deviner la fin. Le courage me quitte, je fais demi-tour avec le dévidoir à la main … Mauvaise idée ou mauvaise technique, en reculant, le fil s'emmêle dans le cul de mon bloc droit, pas de stress, tout va bien, je déclip mon bloc je récupère mon fil, RAS, on enchaîne. Le laminoir est assez large pour peut-être offrir un passage plus haut ailleurs. Je tente donc ma chance, je fouille, j’observe, et finis par trouver un endroit un poil plus dégagé.

Cette fois, je prends mon courage à deux mains et je m’engage. Pas d’amarrage durant la progression: je préfère garder le fil libre tant que je ne sais pas si je pourrai déboucher quelque part. Et là, miracle : je trouve la sortie du laminoir. Devant moi s’ouvre un grand volume, grand à l’échelle de cette cavité, évidemment, je dirais 4m de haut pour 6m de large, et je souris sous mon détendeur. Je viens de déboucher dans une salle. Peut-être celle dont parlait Dominique il y a presque dix ans ? Difficile à dire. (ndlr : il me confirmera plus tard que ça n’y ressemble pas)

Je suis euphorique, mais prudent. Le sol plonge doucement, l’eau s’assombrit. Avant d’aller plus loin, j’amarre le fil. Au moment de tendre ma caouètche, un gros morceau de roche se détache et tombe. Ça rappelle vite que tout est fragile ici : si un amarrage lâche, ce n’est rien, mais si un bloc du plafond tombe… surtout dans le laminoir, ce serait une autre histoire.

Je descends prudemment. Mon ordi indique -7 mètres. Le fond s’ouvre sur ce qui semble être la suite, un passage bas toujours horizontal fait de roches très taillées et proéminentes, le tout très bas, très très bas de plafond… Avant d’aller voir, je refais un amarrage solide et je laisse ma bobine ici : ce sera le nouveau terminus.

Et c’est là que je sursaute : une anguille, longue d’au moins 50 centimètres, surgit de la fissure devant moi ! Le cœur s’emballe. Que fait-elle ici ? Ça me rappelle l’anguille de Saint Sauveur à 40m de profondeur avec Joël, comment un tel animal trogloxène peut-il vivre dans un endroit aussi clos ? Aussi sombre ? Une question sans réponse… mais sa présence me rassure presque : si elle est là, c’est qu’il y a une continuité, un passage vers l’extérieur.

Profil de la plongée jusqu'au terminus
Profil de la plongée jusqu'au terminus

Je jette un dernier regard à cette salle, avant de reprendre le chemin du retour. La visibilité n’est pas parfaite, mais pas catastrophique. J’ai l’impression que le courant se renforce déjà, balayant plus vite les particules en suspension.

Quand je sors de l’eau, j’ai dix ans. L’excitation me traverse, j’ai envie de tout raconter à Olivier, mais je ne trouve pas les mots. Ce que je viens de vivre, c’est peut-être dérisoire vu de l’extérieur, mais pour moi, c’est un moment unique.

La prochaine fois, il faudra absolument que je prenne la GoPro, pour montrer tout ça, et pour que les spéléos m’aident à mettre les bons mots sur ce que j’ai découvert.

Petite marche de retour
On rentre à la maison !

Fontaine Bouillonnante – 16 octobre 2025

Retour à la Fontaine aujourd’hui, cette fois avec Romain Gaillard et Olivier, désormais l’habitué des lieux.

L’objectif était clair : retourner jusqu’au terminus de la grande salle, mais surtout filmer tout le cheminement pour que les spéléos (et autres curieux) puissent visualiser ce qu’il s’y cache. Peut-être verront-ils des détails qui m’échappent encore avec mes yeux de néophyte.

Olivier avait apporté une espèce d’épuisette anti-retour, bien bricolée pour tenter de capturer quelques petites bêtes, qui sait, peut-être une espèce encore inconnue ?

Romain, de son côté, avait sorti son drone sous-marin, prêt à filmer le départ. Je le mets à l’eau et le pousse délicatement pour lui faire passer la restriction d’entrée… puis je le suis dans le boyau.

La progression se fait tranquille jusqu’à la grande salle, qu’il va d’ailleurs falloir baptiser un jour. Je garde la GoPro bien stable, les lampes du casque dans l’axe, en essayant d’offrir la meilleure vision possible de la cavité.

Arrivé dans la salle, je fais un large tour caméra en main, avant de couper la vidéo, inutile d’avoir 1h30 d’images.

Par curiosité, je glisse tout de même la tête dans ce qui semble être la suite possible de la cavité. Rien de nouveau aujourd’hui, pas d’anguille cette fois, mais la curiosité reste intacte.

Le retour à travers le laminoir se fait sans encombre, il devient presque facile avec un peu d’habitude.

Une fois dehors, je tends la GoPro à Olivier et Romain pour visionner les rushs pendant que je replonge avec l’épuisette. Pas simple à manier : difficile de savoir si quelque chose est pris ou non, et à force de bouger, la touille s’installe.

À la sortie, Olivier récupère ce qu’il pense être de minuscules bestioles et les plonge aussitôt dans les flacons d’alcool pour analyses futures (Il confirmera quelques semaines plus tard que ce sont des Caecosphaeroma).

Une belle plongée d’observation, sans aller plus loin, mais avec toujours plus d’aisance et de plaisir. La suite s’annonce complexe.

caecosphaeroma
Les caecosphaeromas ramenés de la cavité - Photo par Olivier Réau


Fontaine Bouillonnante – 22 octobre 2025

Je suis allé jusqu’au terminus avec marteau et burin pour dégager un peu le laminoir qui semble mener vers la suite de l’aventure. J’y ai laissé les deux outils sur place après avoir cassé quelques aspérités gênantes. J’ai réussi à passer la moitié de mon corps dans ce second laminoir, mais le courage m’a manqué pour aller plus loin… difficile de s’engager sans savoir ce qui m’attend derrière.

Pas de trace de mon anguille cette fois encore, un peu décevant.

Je ne suis pas resté longtemps, mon objectif principal étant de déséquiper la cavité, pour mesurer précisément le développement actuel et de préparer le fil pour un futur rééquipage “dans les règles de l’art”.

La sortie s’est déroulée sans encombre, malgré une visibilité réduite au retour et le petit défi que représente le retrait des amarrages tout en rembobinant le fil.

Après 37 minutes sous l’eau, je ressors avec quelques trouvailles : un gros morceau de roche identifié par Olivier comme du silex et une plaque de métal non identifiée que je voulais remonter depuis un moment.

De retour à la maison, le fil m’indique environ quarante mètres de développement.

Il ne reste plus qu’à le métrer correctement… et à trouver le courage de poursuivre l’exploration de ce laminoir qui me résiste encore.

Affaire à suivre.

Métrage du fil
Métrage du fil et préparation des étiquettes de distances

Fontaine Bouillonnante – 26 octobre 2025

En ce dimanche matin, frais mais ensoleillé, on se retrouve avec Olivier et Romain Gaillard sur le parking de la Fontaine bouillonnante d’Exoudun. Grâce au changement d’heure, on a tous bien dormi !

Objectif du jour : rééquiper la cavité.

Mercredi dernier, j’avais retiré le fil pour le mesurer proprement et j’avais passé une bonne partie de l’après-midi à le métrer, à ajouter des repères tous les 5 mètres, et des étiquettes pour chaque dizaine, avec un petit nœud en aval pour éviter qu’elles ne s’envolent avec le courant des crues. Spéciale dédicace à Jean-Pierre Stéfanato pour ses précieux conseils !

Je prends mon temps pour m’équiper, les gestes sont maintenant bien rodés. Mais une fois au bord de la vasque avec Olivier et Romain, on comprend vite que les pluies récentes ne vont pas nous faciliter la tâche. Le débit est énorme, impressionnant même.

La mise à l’eau se passe sans problème, mais dès que je passe la tête sous l’eau pour engager mes blocs, je sens que ça va être sportif, c’est comme faire une course poursuite sur l’autoroute avec la fenêtre ouverte.

Première tentative : échec.

Deuxième : idem.

À la troisième, j’arrive enfin à pousser mon bloc principal à l’intérieur, en m’arc-boutant sur les parois pour ne pas être éjecté de la cavité. Le courant me repousse littéralement. La cavité ne veut pas de moi.

Tentative d'entrée
On laisse tomber pour aujourd'hui...

Je retente encore une fois, par obstination, et parviens à glisser la tête et les bras dans la restriction. Mais là, je réalise que même si j’arrive à rentrer, les conditions ne sont pas bonnes pour bosser proprement. Visibilité réduite, courant fort… et surtout, le risque de galérer à la sortie si le débit m’arrache le détendeur au moment critique.

Je ressors la tête, et j’annonce à Romain et Olivier que ce n’est pas raisonnable de forcer aujourd’hui. Ils sont du même avis.

On retourne calmement à la voiture, on se déséquipe, et on savoure les croissants offerts par Olivier !

Pendant qu’on papote, Romain nous parle d’une autre source, le gouffre de Breuil-Sur-Sèvres, réputé pour être le premier Port de la Sèvres Niortaise, à 5 minutes d’ici. Curieux comme toujours, on file y jeter un œil.

Plongée à Breuil-Sur-Sèvres
Plongée à Breuil-Sur-Sèvres

Sur place, la vasque est superbe. L’endroit porte bien son nom : la maçonnerie est remarquable, ça rappelle un peu la mise à l’eau de Landenouse dans le Lot, pour ceux qui connaissent.

Romain me montre au fond de la vasque qui donne sur l’entrée, le niveau de l’eau est bas. On descend voir : une jolie mare d’eau au fond, pleine de végétation, ça me donne envie, je saute sur l’occasion.

J’enfile à nouveau la combi glacée, je retire une grille non scellée et je me faufile dans le passage, étroit, un peu stressant, mais ça passe. En bas, je sors la tête de l’eau dans le fond d’un puit, Romain est en haut, et on communique, puis j’aperçois la suite, une faille plongeante vers 3,5 à 4 mètres de profondeur.

Romain avait tenté d’y glisser une GoPro sur perche : ça continue sur la gauche selon lui.

Mais pour moi, aujourd’hui, ce sera non : passage trop étroit, même sans bloc, un enfant aurait du mal à se glisser là-dedans.

Vue du puit
Vue du puit de Breuil-Sur-Sèvres

Je ressors, un peu frustré, mais surtout curieux.

Une chose est sûre : les Deux-Sèvres n’ont pas fini de me surprendre ! Il y a un vrai potentiel ici, probablement de quoi trouver un jour une belle cavité d’entraînement, voire de baptême, à moins d’une heure de la maison.

Affaire à suivre… motivation au max !

Fontaine Bouillonnante – Plongée du 14 novembre 2025

Ce matin, retour à Exoudun après trois semaines d’attente. La météo m’avait cloué à la maison tout ce temps. Olivier y était passé récemment et m’avait envoyé des photos : la vasque débordait. Pas question pour moi d’aller me coller à la restriction dans ces conditions, tenir la roche comme un marin dans un cyclone, très peu pour moi.

Mais voilà six jours qu’il ne pleut plus réellement. Je me dis que si après presque une semaine d’accalmie je ne peux toujours pas plonger… l’hiver va être long.

Les copains habituels n’étant pas dispo, j’appelle JP pour assurer la sécu surface.

Plongée dans la touille
Plongée dans la touille aujourd'hui ?

J’arrive avant lui : la vasque est un peu moins haute qu’il y a trois semaines. Et surtout, plus de jus en surface. Ça sent bon. Je tente, je m’équipe, je me mets à l’eau… et je sens immédiatement que le courant est bien moins violent que la dernière fois. Ça passe. JP me rappelle tout de même de rester prudent. La restriction se franchit sans souci particulier, loin du calme plat de septembre, mais tout à fait gérable.

Je passe la restriction et je m’équipe juste derrière. Je repense à ce que Joël m’avait dit en août : « Le plus important, c’est le premier amarrage. »

Il avait raison. Je prends le temps de faire quelque chose de propre, solide, qui ne bougera pas… puis j’enchaîne.

L’eau est bien plus chargée que d’habitude, peut-être 2 m de visi. C’est sûr, c’est mieux que rien, et au moins l’avantage de cette turbidité, c’est que l’argile se fait chasser très vite par le courant. Je limite les amarrages : uniquement aux changements de direction majeurs, pour que la future topo soit fidèle à la géométrie réelle de la cavité.

Je réalise que la crue a modifié le paysage : les traces de mes précédentes aventures ont presque disparu, et certaines dunes ont bougé, peu, mais assez pour désorienter légèrement.

J’arrive au grand laminoir, je pose un amarrage et je m’y engage. Surprise : je peine à retrouver mon chemin habituel. Le sol est beaucoup plus argileux, et plusieurs blocs tombés du plafond m’obligent à dégager un peu pour passer. C’est fou comme trois semaines et un bon coup d’eau peuvent remodeler un passage.

J’entre dans la grande salle, j’amare et je descends jusqu’au point bas, -8 m.

J’y fais mon amarrage terminal, retrouve mon marteau et mon burin laissés lors de ma dernière visite, et je commence à casser quelques aspérités dans ce que je pense être la suite logique de la cavité.

Le courant est vraiment fort ici : il me remonte littéralement vers le haut. Je dois coincer un pied quelque part pour ne pas dériver.

S’il me restait encore un doute sur le fait que l’eau arrive d’ici… il est levé.

Mais avec ce jus, pas question aujourd’hui d’essayer de passer la tête. Ce serait courir au-devant des problèmes.

En tapant à la roche, quelque chose brille. Une géode ! Blanche, lumineuse, magnifique. JP me dira plus tard qu’elle ressemble à une géode de calcite, il faudra tester à l’acide pour confirmer. Les prochaines, si j’en trouve, seront pour mes enfants 🙂

La sortie se passe bien, même si je navigue un peu à l’aveugle : avec le nouveau fil, je ne passe pas exactement par les mêmes endroits qu’avant.

37 minutes de plongée, mission accomplie.

Je guette déjà la météo pour la prochaine.

Géode de Calcite
Géode de Calcite

Fontaine Bouillonnante – Plongée du 28 novembre 2025

Ce matin, la cavité n’a pas voulu de moi. Le niveau était haut, le courant dans la restriction à l'entrée très fort. J’ai mis plus de sept minutes à entrer... et une fois dedans, la visibilité était très chargée. Les dunes avaient beaucoup bougé, leurs arêtes étaient hautes, ce qui me laissait très peu d’espace pour progresser. J’ai fait demi-tour avant le laminoir, à 20 mètres. C’était le plus raisonnable.

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