Confiance en soi
RÉCIT SUBJECTIF - LOT - 13/14/15/16 Dec 2024
Jour 1 - Source de Saint-Sauveur
Nous arrivons sur place tous de manière synchronisée vers 13h30, Joël et moi ayant covoituré, tandis que Jean-Pierre et Ludo arrivent chacun de leur côté. Jean-Pierre voulait venir ici pour faire de la reconnaissance jusqu'à 40 m de profondeur, en prévision d'une descente à 80 m plus tard dans le week-end. Sébastien nous rejoindra dans la nuit au Bois de Faral, là où nous logeons.
Ce week-end, Ludo, Seb et JP plongeront en recycleur comme à leur habitude, tandis que Joël et moi serons en ouvert, en binôme. Cela fait longtemps que je n’ai pas plongé avec Joël, et ce sera la première fois en souterraine. JP nous a parlé de Saint-Sauveur, je savais déjà que c’était une cavité qui descend très profond, très vite. Ce sera donc un aller-retour assez rapide pour nous, car on atteint les -40 m dans les 100 premiers mètres de progression : autant dire une petite plongée.

Je décide de partir avec le bi-12 en sidemount, et en combinaison étanche. Joël fera pareil. En arrivant, nous voyons qu’un 4x4 est garé sur le parking. JP reconnaît la voiture comme étant celle de Thomas Delpech. Il décide donc d’attendre la sortie du plongeur pour lui demander un brief sur l’état de la cavité. Cela lui évitera de se mettre à l’eau inutilement, car il faut savoir que l’entrée de Saint-Sauveur est composée d’un énorme talus de sable, qui ne tient que grâce au courant qui sort de la cavité. Si le courant baisse ou même s’arrête, la dune peut refermer l’entrée de la cavité, et si l’on est à l’intérieur à ce moment-là… Sébastien m’a résumé tout cela en me disant : «Je ne viens ici qu’avec des gens qui connaissent très bien la cavité.» JP nous racontera qu’il y a 23 ans, il avait été dépêché pour aller chercher un corps à -80 m de fond 😔
La vasque est grande ! Et au moment de me mettre à l’eau, Thomas Delpech fait surface. Je ne le connaissais pas, et s’ensuit une discussion sans fin sur la cavité, sur son recycleur fait maison, sur les poissons, etc. Un mec en or.
Nous nous mettons à l’eau tous les trois : Joël, Ludo et moi. La descente est paisible, mais dans une eau sans vraiment de visibilité, dommage… L’entrée de la cavité ne commence réellement qu’à 10 m de profondeur, à ce moment là la visibilité s'améliore grandement, et très vite je me rends compte que mon ordinateur m’indique -20 m. La descente est extrêmement rapide… attention à ne pas glisser dans la dune de sable. Une petite restriction à -22 m ralentit un peu la descente, la communication avec Joël est bonne, et Ludo nous suit de loin.
Très vite, nous atteignons les -40 m, et il est temps de faire demi-tour. Cela nous aura pris 9 minutes pour atteindre ce point. La remontée est plus cool : on a le temps et on a du gaz. Nous rencontrons un magnifique couple d’anguilles à -30 m. Je suis toujours aussi fasciné par la pression supportée par ces espèces trogloxènes.
À la sortie de la cavité, la vie foisonne : des bancs de poissons par dizaines. La plongée durera au total 50 minutes. Elle ne donne qu'une seule envie : passer au trimix pour y revenir et aller plus loin.

Jour 2 - La Finou
Ce matin, direction La Finou. C’est ici qu’en 1996, Bernard Gauche est parti pour rejoindre le Gouffre de Padirac. Quand on arrive, l’approche est un peu longuette. Nous décidons, Joël et moi, de partir avec un relais et un bloc sécu à déposer à -17 m, ce qui fait un peu de matériel à descendre. Ludo et Seb, quant à eux, trouvent un petit chemin caché pour gagner du temps. Heureusement, j’avais embarqué une vieille corde d’escalade qui nous a servi pour monter et descendre, car sans cela, la gadoue nous aurait bien compliqué la tâche.

Au moment de se mettre à l’eau, je demande à Joël de rester derrière moi. Il a un rythme assez soutenu, et je préfère que ce soit moi qui donne le rythme à l’aller, surtout dans une cavité que je ne connais pas. La topographie de cette cavité est assez sympa sur le papier. Le premier siphon fait environ 300 m de long, avec un passage à -30 m d’une centaine de mètres, débutant par une étroiture assez restreinte d’après la topo. Ce passage promet de consommer un peu, d’où le relais. Le siphon 2 nous a été présenté comme étant franchissable en apnée, selon JP. L’inter-siphon entre le 1 et le 3 fait tout de même plus de 800 m de long, donc nous partons en combinaison humide avec de bonnes chaussures.

Ce jour-là, l’eau de la Dordogne pénétrait dans la cavité, et non l’inverse. C’était une première pour moi, car jusqu’alors, je n’avais plongé que dans des cavités où le courant était de face à l’aller. Cela promettait une difficulté supplémentaire. Ludo et Seb partent devant nous. Joël et moi prenons le temps de nous préparer et de vérifier le matériel. J’ai 3 blocs et Joël en a 4, y compris le bloc sécu que nous devons déposer à -17 m. C’est parti. L’entrée est assez complexe à trouver sans le fil, car la visibilité est moyenne. La descente se passe bien, mais très rapidement, la visibilité se dégrade. Vers -7 m, nous croisons Seb qui fait demi-tour. Il me dit que ses oreilles lui font mal. Ludo sera donc en solo pour cette plongée.
La visibilité devient très compliquée à gérer. Je perds Joël de vue de manière incessante. Une fois arrivé à -22 m sans aucune visibilité, je me retourne sans le voir, sans le retrouver. Je remonte donc à -17 m pour le retrouver en train de déposer le bloc de sécu. Je lui prête main forte pour décrocher de sa stab et gagner du temps, puis nous continuons. La suite est similaire : visibilité très dégradée, je ne vois rien. Je me rappelle des consignes de ma formation PS1 : « Ne pas lâcher le fil. » Je réalise la complexité de la procédure si jamais je le perdais.
Une fois à -30 m, la visibilité s’améliore. L’étroiture se révèle… et effectivement, ce n’est pas une partie de plaisir. Un dorsal ne passerait pas. Le sol est constitué de galets qui glissent pendant la progression. Mon nez touche parfois les galets, car je dois rentrer la tête pour éviter que mon casque tape le plafond. Pourtant, j’avais repéré que l’étroiture semblait plus simple à passer en se décalant sur la droite, mais je n’ai pas osé lâcher le fil.
Une fois l’étroiture passée, je ne distingue plus de sol. Je ne vois que le fil qui disparaît dans le noir, et les galets que j’ai poussés pendant le passage glissent dans le vide. Je ressens une petite panique. Les -30 m de profondeur n’aident pas à mon confort psychologique, surtout en pensant à la centaine de mètres qu’il reste à progresser à cette profondeur. Joël sort de l’étroiture. Je regarde mes manos : la marge est fine. Je lui demande d’arrêter la plongée. Une fois l’étroiture repassée, je m’efforce de rester concentré. La visibilité à la remontée est encore pire qu’à l’aller. En arrivant à -17 m, Joël me demande de l’aider à repositionner le bloc de sécu. Je lui demande expressément de garder sa main sur le fil pendant que je fixe le bloc dans son dos.
La remontée se passe bien, mais elle est lente. Nous avons suffisamment de temps et de gaz pour rester calmes et méthodiques. Une fois à la surface, Joël me félicite d’avoir communiqué mon inconfort et d’avoir proposé d’arrêter. Il me confie que le plus grand défaut des plongeurs souterrains est souvent de ne pas savoir s’arrêter quand il le faut. Pendant ce temps, Sébastien commence à s’inquiéter pour Ludo, car il n’a pas l’habitude de plonger en solo et de laisser ses binômes ainsi. Finalement, 1h30 après notre sortie de l’eau, Ludo refait surface, fier d’avoir atteint le siphon 2 en solo. Un bel exemple de technique et de confiance en soi.
Le soir, JP nous raconte sa plongée à -80 m à Saint-Sauveur, tout en partageant un rougail saucisse bien chaud et réconfortant. Une journée froide, boueuse et pluvieuse, mais riche d’enseignements.
Jour 3 - Le Ressel
Aujourd’hui, direction Le Ressel. J’ai imposé le fait de plonger en étanche pour le reste du week-end. 😅 Ce qui est intéressant avec Le Ressel, c’est que je vais pouvoir travailler plusieurs choses que je n’avais pas encore mises en place de manière totalement « autonome » :
- la gestion d’un relais,
- le choix des directions,
- l’orientation dans une cavité connue.

Je suis allé au Ressel pour la première fois le mois dernier, avec Bernard Gauche, lors de mon stage PS2. Ce n’était pas une plongée extraordinaire : nous nous étions arrêtés en haut du puits 1 pour faire des exercices de dés-emmêlage et de recherche de fil à la sortie. Les exercices étaient top, mais je n’avais pas trouvé la cavité très accueillante. Elle me semblait trop grande pour moi à ce moment-là.
L’idée aujourd’hui est d’aller jusqu’en haut du puits 4, voire de le descendre un peu, avec une limite personnelle à -40 m de profondeur. Mon bi-12L et mon relais de 7,5 L gonflés à 240 bars devraient suffire ! Nous choisissons avec Joël d’un commun accord de passer par le shunt haut pour économiser du gaz. La plongée est fluide, la mise à l’eau est fraîche : l’eau du Célé est à 9 degrés, mais la température dans la cavité est plus clémente, autour de 12 degrés. Je suis parti avec le bloc de sécu que je dépose à -10 m. Je respire sur mon relais de 7,5 L. La règle des demis oblige, je passerai sur mes blocs principaux lorsque j’aurai atteint 130 bars (en gardant 40 bars de réserve).
Aujourd’hui, je ne suis pas en formation, et ça change tout. Je peux prendre le temps d’observer, de regarder partout, d’être « psychologiquement disponible » pour apprécier la cavité. C’est très agréable. Nous arrivons rapidement à la séparation entre le shunt haut et le shunt bas. Nous prenons la direction de gauche. Une fois sortis du shunt haut, direction le puits 1. C’est ici que je passe sur mes blocs principaux et c'est à ce moment que je me rends compte de la puissance du relais et de comment ils me permettront d'étendre mes plongées en terme de distance.
La descente est agréable et progressive. Le puits 2 et le puits 3, que j’avais aperçus sur la topos, ne ressemblent pas vraiment à des « puits ». Ils s’enchaînent naturellement, formant une descente fluide sans rupture franche.
En haut du puits 4, je vois Ludo et Seb de dos, tranquillement en train de patienter. Je les salue. Je consulte mes manos : il me reste 30 bars avant d’atteindre mon quart. Je fais signe à Joël que je vais descendre un peu dans le puits. Il me donne son accord. La descente est impressionnante. Le puits est immense et semble sans fin. Je me stabilise à environ -37 m pour garder une marge de sécurité, mais je ne distingue toujours pas le fond. Cela donne envie de revenir mieux préparé.
En remontant, nous comprenons que Ludo et Seb attendaient JP, qui était parti tout au fond avec son scooter. Le demi-tour se fait sans problème. Les manos descendent vite à cette profondeur, mais nous avons une bonne gestion du gaz. La sortie de l’eau est accompagnée d’un ciel bleu magnifique et d’un grand soleil qui réchauffe le cœur, presque autant que la raclette prévue pour le dîner.
Jour 4 - Saint-Georges
Dernier jour, on remballe tout le matin avant de partir pour Saint-Georges. J’étais impatient de revenir ici, car la première fois, je m’étais arrêté à la salle Lavaur, à environ 400 m, et aujourd’hui l’idée est d’utiliser un relais pour aller plus loin. JP décide de ne pas plonger, ce sera donc Ludo et Seb d’un côté, Joël et moi de l’autre. Les recycleux partent avant nous, et comme à notre habitude, nous nous préparons tranquillement.
La mise à l’eau à Saint-Georges est agréable : la descente est rapide, et l’entrée de la cavité ne commence qu’à environ 10 m de profondeur. Pour rappel, la progression est rapide jusqu’à -30 m dès le début, avant de remonter et de continuer dans une zone autour de -20 m. Il y a de la vie ! C’est chaleureux d’évoluer avec les poissons à ces profondeurs : anguilles, perches, poissons-chats… Joël passe devant aujourd’hui, car il a eu un souci de détendeur la veille. Nous avons préféré répartir les rôles ainsi en cas de problème.
Nous arrivons à la salle Lavaur en 23 minutes. Elle est toujours aussi grandiose. La question ne se pose même pas : on continue. La suite est différente. La cavité devient plus restreinte, plus petite, avec une restriction intéressante après la salle. Nous continuons jusqu’à environ 550 m. C’est un nouveau record personnel pour moi. Le retour est tranquille. Les poissons à l’entrée de la cavité nous offrent un ballet incroyable, à tel point que nous n’avons aucune envie de sortir. La plongée dure au total 1h20.
Nous reprenons la route sous un soleil radieux après avoir mangé tous les quatre. Encore un bon week-end de souterraine…

RETEX :
Durant la phase de progression, j’ai constaté pour la première fois un changement notable dans mon état mental.
Habituellement, je reste dans un mode de vigilance permanente : surveillance des manos, du fil, communication avec le binôme, contrôle de la respiration, etc. Cet état me maintient concentré sur l’instant présent.
Lors de cette plongée, je me sentais particulièrement en confiance. Les gestes et contrôles de sécurité étaient devenus automatiques, et cette vigilance s’est relâchée. J’ai alors commencé à « décrocher », laissant mon esprit vagabonder.
Je me suis surpris à trouver le trajet long, à penser à la sortie, à l’envie de respirer de l’air « réel » sans détendeurs. En consultant les étiquettes de distance sur le fil, j’ai réalisé que nous étions à mi-parcours et qu’un retour n’aurait aucun intérêt opérationnel. À ce moment précis, une sensation d’oppression est apparue : accélération de la respiration, montée d’angoisse et perte de contrôle mentale progressive.
Des pensées irrationnelles sont survenues (« et si je ne revoyais jamais mes enfants », « pourquoi suis-je là », etc.). J’ai envisagé un instant de prévenir mon binôme, sans identifier d’action concrète qu’il aurait pu entreprendre pour m'aider.
J’ai alors tenté d’analyser la situation : s’agissait-il d’un problème psychologique (panique), d’un essoufflement, ou d’un souci de gaz (contamination au CO) ?
J’ai décidé de changer de bloc immédiatement pour écarter une cause technique. En respirant sur l’autre détendeur, j’ai senti une amélioration progressive. J’ai volontairement accentué mes expirations pour évacuer l'hypothétique CO₂ accumulé et calmer ma respiration.
Après quelques minutes, la situation est redevenue normale : rythme respiratoire stabilisé, idées claires, sensation de contrôle retrouvée.
Analyse personnelle :
L’épisode pourrait être lié à une combinaison de facteurs :
- relâchement de la vigilance et dérive mentale,
- respiration moins efficace (inspirations bloquées, essoufflement),
- possible début d’hypercapnie,
- ou simple réaction de panique isolée.
- Même en confiance, maintenir un niveau minimal de vigilance consciente est essentiel.
- Les automatismes ne doivent pas conduire à la déconnexion mentale.
- En cas de doute sur son état ou celui du gaz, changer de bloc est une réaction pertinente.
- L’expiration complète et le contrôle respiratoire sont des leviers efficaces pour reprendre le contrôle.
- L’analyse a posteriori aide à identifier les signes avant-coureurs d’un malaise.
Cet épisode m’a rappelé l’importance de rester présent à chaque instant, quelle que soit la familiarité du site ou le niveau de confort atteint. Je partage ce retour pour aider à reconnaître et comprendre les signes précurseurs d’une perte de vigilance ou d’un début de panique, afin de pouvoir réagir avant qu’ils ne s’amplifient.